La Normandie d’Emma Bovary

Sur les pas de Flaubert, châteaux, jardins, abbayes, pommiers et vaches : voici les trésors de Haute-Normandie.

Si les châteaux normands n’ont pas la notoriété de ceux de la Loire, ils ne leur cèdent en rien quant à l’élégance. Prenez, à l’est de Rouen, celui de Martainville, rose, blanc et gris-bleu, avec ses pinacles Renaissance et ses tours coiffées de poivrières. Bâti autour de 1500 par un armateur de Rouen aux prétentions nobiliaires, il a connu embellissements et vicissitudes.

Aujourd’hui, restauré de A à Z au cœur de ses jardins, il offre l’exemple parfait d’une seigneurie normande, avec logis noble, ferme, granges, écurie et étables, et aussi le pressoir à cidre et le colombier interdit aux manants. Propriété du département de Seine-Inférieure devenue Seine-Maritime en 1955, il abrite, dès 1962, une des plus belles collections françaises d’objets de tradition et d’art populaires.

 

Traditions et arts normands

On la découvre, remarquablement éclairée, ordonnée et expliquée à travers 28 salles. Le mobilier rustique y est à l’honneur, parfois surprenant comme cette horloge d’escalier haute de 3,40 mètres, donc remontée moins souvent, ou ce panier d’osier où garder les enfants en position debout. L’usage des très beaux objets de laiterie ou de cuisine est souvent mystérieux, les céramiques d’une infinie variété.

En bonne place, on remarque les bouquets de moisson tressés que les « aoûteux » venus en renfort offraient à la patronne après la « passée » d’août, le repas de fin des travaux. La parure est très présente, avec les costumes, les coiffes si diverses, les bijoux régionaux, et le textile : le fond de la maison Buquet rappelle que Rouen a été un grand centre de production d’indiennes (cotonnades). Est-ce l’influence du musée ?

Nous parcourons un paysage qui, à première vue, n’a pas trop changé depuis un ou deux siècles, celui des Trois Vallées : le Crevon et le Héron sont deux affluents de l’Andelle. Le Crevon passe à Ry, où les enseignes de l’épicerie et de la mercerie, dédiées à « Emma », interpellent : celle de l’auberge Le Bovary se fait explicite. Nous sommes chez l’héroïne de Flaubert, Madame Bovary, à la réputation universelle. Sous la halle de l’hôtel de ville, des Japonais débarquent à l’office de tourisme, bien décidés à faire le circuit en quinze étapes de la « Promenade au pays d’Emma Bovary ».

Source d’inspiration

À cent cinquante ans de distance, l’héroïne de Flaubert palpite de vie, faisant perdurer la mémoire de l’authentique Delphine Couturier, épouse de Delamare. L’écrivain lui a tout emprunte, ne changeant que les noms : son village avec ses villageois, sa maison, son balourd de mari officier de santé, sa fille, ses amants, ses folles dépenses et tous ses faits et gestes jusqu’au suicide atroce…

Le génie de l’auteur, qui a sondé les reins et le cœur de son héroïne au point de déclarer « Madame Bovary, c’est moi », fait que cette fois, la fiction dépasse la réalité. Pour qui aurait oublié la trame de l’histoire, publiée en 1857, c’est celle d’une précieuse née par erreur sur du fumier, dont les idées de grandeur finiront par faire une femme fatale, et d’abord à elle-même.

Après avoir ressenti un petit coup au cœur devant les tombes de la famille Delamare, nous quittons Ry, village-rue « long comme une portée de coup de fusil », et allons longer la douce vallée bucolique et boisée du Crevon. Elle est à son mieux en automne, quand l’air sent la pomme et le feu de bois et y allume de magnifiques incandescences.

En voiture, ou mieux à pied, on a la délicieuse impression de vagabonder au hasard. Au lieu-dit de Saint-Arnoult, on s’arrête pour une cidrerie nichée dans un moulin au creux de la vallée, où paissent les moutons -tiens, le cidre est étiqueté « Madame Bovary »-, un peu plus loin, notre sympathie va à une vache tricolore -une vraie normande- trop gloutonne qui a la tête coincée dans sa mangeoire, et voici Blanville-Crevon à l’impressionnante collégiale.

Plus loin, c’est Buchy aux vastes halles où se tient le lundi un marché fermier « aux animaux vivants ». On y trouve des douillons, chaussons de pâte feuilletée fourrés de poire. À Ernemont-sur-Buchy, l’ancien couvent des sœurs, sûrement bonnes pâtissières, s’agrémente de murs de briques roses disposés en croisillons.